Elections Européennes : la nausée

Il y a trois semaines, tandis que je rédigeais cet autre article à propos de la montée du populisme en Europe, j’espérais encore un peu qu’une prise de conscience opérerait et que les Français finiraient par se convaincre qu’il fallait aller voter et que, en dépit des difficultés rencontrées, les solutions radicales proposées par le FN n’avaient aucun sens.

3871061_ide-estimations-resultats-europeennes-01Force est de constater que ce sursaut n’a pas eu lieu et si je suis profondément affecté par le résultat des élections qui ont eu lieu hier, ceci ne m’a pas vraiment surpris.

D’une part, il est conforme aux estimations des différents sondages réalisés, lesquels se sont montrés plutôt convergents.

La percée anti-Europe semblait en effet inéluctable depuis déjà de nombreux mois. Seuls le taux d’abstention et les ratios restaient à confirmer. Ainsi donc, si les scores du FN et de l’UMP correspondent (à un point près au dessus ou au dessous) aux estimations d’il y a trois semaines, celui du PS est en revanche très nettement en dessous.

D’autre part, j’ai été déçu par le peu d’intérêt que les médias (toutes catégories confondues) ont porté à la campagne électorale. Nous n’avons eu droit qu’à très peu, voire pas du tout, de véritables débats contradictoires. Par ailleurs il ne nous a pas été vraiment fourni d’explications pédagogiques sur ce qu’est l’Europe, comment elle fonctionne et pourquoi il est important qu’elle puisse s’appuyer sur un parlement constitué d’élus du peuple. Ceci aurait pourtant été salutaire car, pour beaucoup, l’Europe n’est encore qu’une vue de l’esprit, une structure virtuelle dont on ne comprend pas grand chose (pour ne pas dire rien) et dont les acteurs n’incarnent rien de tangible (1).

Enfin, l’organisation de ce scrutin m’est apparue plutôt calamiteuse. A titre anecdotique, je n’ai reçu le « matériel de vote » (listes candidates et les professions de foi) que vendredi dernier, soit 48 heures à peine avant l’ouverture du scrutin. Comme beaucoup je suppose, c’est sur internet que j’ai du aller chercher les informations nécessaires à la préparation du vote, celles-ci n’étant d’ailleurs ni faciles à trouver ni très claires. Pour démotiver encore un peu plus l’électorat, on ne s’y serait pas mieux pris. 🙁

Ainsi donc, tous les ingrédients étaient réunis pour conforter les abstentionnistes à rester chez eux, et c’est visiblement ce qu’il s’est passé, même si le taux d’abstention a été un peu plus faible cette année que lors de l’élection précédente de 2009.

france-2-elections-europeennes_4907007S’agissant de la soirée électorale d’hier, elle fût tout aussi calamiteuse. Si les représentants du FN se la sont joué « cool » avec le sourire au coin des lèvres, les autres forces politiques ont offert un bien triste spectacle. Le président de l’UMP a commencé par traiter le scrutin qui venait de se dérouler comme s’il s’agissait d’une élection nationale, rejetant immédiatement toute la faute sur la politique menée par le gouvernement en place. Ce fut ensuite le moment des règlements de compte internes (2). Pour leur part, les représentants du PS semblaient « KO debout ». Ils ne sont intervenus qu’assez peu et ceci d’autant moins après une allocution solennelle d’un Premier Ministre, complètement tétanisé, qui n’apportait rien de nouveau. En résumé, il a été très peu question de l’Europe en tant que telle mais beaucoup de politique nationale. Pour leur part, les journalistes présents n’ont pas fait mieux que les politiques pour élever le débat. Contre toute attente, il aura fallu attendre des interventions comme celles de José Bové, de Jean-Marie Cavada et de quelques autres (3) pour sortir du charabia politicien et essayer de recentrer le débat.

Au niveau global, la poussée des anti-Européens dans les différents pays se confirme mais de manière un peu moins flagrante que ce que l’on pouvait s’y attendre, et en tout cas dans une moindre mesure qu’en France. Outre ce score historique du FN en France, il faut noter également, en Grande Bretagne, celui du parti UKIP de l’Europhobe Nigel Farage qui frise les 30%, devançant largement les travaillistes et les conservateurs (4). En revanche, le mouvement du populiste Beppe Grillo en Italie se fait largement distancer par le Parti démocrate au pouvoir. Pour plus de détails, pays par pays, je vous recommande ce dossier très complet du journal Le Monde. De même le site du journal Le Parisien propose une bonne synthèse du scrutin, dont j’ai d’ailleurs emprunté les quelques illustrations présentes dans cet article.

3871061_ide-parlement-nombre-de-sieges-01-01La question va être maintenant de savoir comment cette montée populiste des anti-Européens va se traduire dans les faits au niveau de la répartition des sièges au parlement ?

Avec plus de 60 députés supplémentaires cette composante devrait représenter environ le quart de l’hémicycle.

Il est par ailleurs frappant de noter que pratiquement toutes les composantes politiques ont perdu des sièges au profit des deux extrêmes qui, à eux-seuls, en gagnent plus de 70 soit près de 10% du total. De même, si le PPE est encore en tête, c’est après avoir perdu tout de même plus de 60 sièges ! (Monsieur Junker n’a pas de quoi pavoiser).

S’agissant du groupe dit des « souverainistes et euro-sceptiques » il va s’agir d’un ensemble assez hétéroclite et les alliances au sein de cet ensemble ont toutes les chances d’être compliquées. En effet, il n’est déjà pas si sûr que cela que le UKIP veuille s’allier au FN, et encore moins avec les mouvances néo-nazis de Hongrie, de Grèce ou d’ailleurs. En revanche il est probable que le FN trouvera alliance avec les partis d’extrême droite d’Autriche du Danemark, voire de Pologne etc. Ainsi donc, il me parait possible qu’un groupe puisse être constitué et, dans ce cas, ce serait une première qui risque de bousculer le fonctionnement du parlement.

Et maintenant… ? Que peut-il se passer ? En ce lendemain de « gueule de bois », il est encore difficile de faire des projections.

En France, il est déjà certain que ce « séisme » va provoquer des prises de conscience au niveau des états-majors des partis, et plus particulièrement au PS et à l’UMP. Pour les premiers il s’agira de savoir tirer les conclusions de ce désastre, quelques semaines après des municipales calamiteuses. Une réunion de crise s’est tenue ce matin à l’Elysée, laquelle devrait déjà tirer quelques leçons et préparer les argumentations pour la réunion qui doit avoir lieu à Bruxelles mardi. D’autre part il faut également espérer que ceci va donner lieu à une communication vers les Français un peu moins tendue que celle de Manuel Valls dimanche soir. 😉 Pour François Hollande et son gouvernement c’est un cap extrêmement difficile qu’il vont devoir affronter. S’agissant de l’UMP, cette élection où ils se trouvent en seconde position, distancés de 5 points par le FN, ne sera certainement pas une raison de pavoiser. Cela risque d’être un révélateur pour opérer la remise en ordre du parti, lequel est en instance d’implosion. Il est assez probable que Jean-François Copé n’en ressortira pas indemne et qu’il sera même forcé à déposer sa démission.

Drapeau EuropéenDemain mardi, espérons que les dirigeants Européens vont également prendre acte de ce qu’il vient de se passer et qu’ils tireront les conclusions qui s’imposent en termes de gouvernance. En effet, il ne me parait pas possible qu’ils fassent comme si rien ne s’était passé avec un parlement constitué, pour un quart, d’opposant à l’Europe.

Peut-être serait-il temps de « lâcher un peu de lest », au moins temporairement, afin de donner le temps aux économies des différents pays de reprendre leur souffle et que la croissance s’installe sereinement et non pas sous la menace permanente de sanctions.

« A quelque chose malheur est bon ». Souhaitons que cette maxime s’appliquera pour la construction d’une autre façon de gouverner l’Europe.

— 0 —

(1) Comme le faisait remarquer Luc Ferry lors de la soirée TV sur France-2, peu de gens savent qui est le président de l’UE, qui dirige la commission Européenne, ou encore qui est Madame Catherine Ashton. Tous ces gens là n’incarnent rien qui « parle » aux électeurs.
(2) Il suffisait d’écouter Alain Juppé, François Fillon ou encore Rachida Dati ou Henri Guaino pour se convaincre que rien ne va plus à l’UMP…
(3) C’est tout à fait en fin de la soirée qu’un véritable débat a pu avoir lieu avec des personnalités qui ne sont pas du monde politique, ou qui n’y sont plus (Jacques Weber, Laurence Parisot, Hubert Védrine, Marc Lévy, Luc Ferry, etc.).
(4) A noter que la grande différence entre la Grande Bretagne et la France réside dans le fait que le vote Français pour le FN a vraisemblablement été un vote de rejet de la politique nationale tandis que, dans le cas du UKIP, cela représente un véritable vote d’adhésion à une idéologie europhobe.
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